Mawda, la contre-enquête

http://www.michelbouffioux.be/2018/12/mawda-la-contre-enquete.html

Dans la nuit du mercredi 16 au jeudi 17 mai 2018, sur une autoroute belge, près de Mons, un policier tirait un coup de feu en direction d’une camionnette transportant des migrants. Mawda, une petite fille de 2 ans, touchée en pleine tête, était tuée. Enquête sur les zones d’ombre d’une « opération Médusa », une chasse aux « illégaux » qui a mal tourné.

Un dossier publié dans l’hebdomadaire Paris Match Belgique et sur le site ParisMatch.be, le 20 décembre 2018.

« Notre but est d’inciter à ce que toute la vérité soit recherchée sur les circonstances de la mort d’un enfant et de rappeler à des fonctionnaires que les valeurs de l’Etat de droit sont largement supérieures à celles qui fondent l’esprit de corps.« 

Le jeudi 17 mai 2018, à 2 h 02, un agent de la WPR (Wegpolitie – Police de la route) de Mons pressa sur la détente de son Luger 9 mm de marque Smith & Wesson. Quelques instants plus tard, une petite fille agonisait sur le bitume froid d’une aire de parking, près du village de Maisières. Mawda fut atteinte en pleine tête : la balle entra près de la narine droite et ressortit dans la région occipitale du crâne. Cette enfant avait 2 ans. Elle se trouvait dans l’espace de chargement d’une camionnette Peugeot Boxer de couleur blanche avec ses parents, son frère, son oncle et une vingtaine d’autres personnes : des femmes et des hommes, des adultes et des mineurs d’âge (cinq au total) en quête d’un avenir.

 

Des migrants afghans et des Irakiens sur le chemin de l’exil. Désireux de « passer » en Grande-Bretagne. Ils étaient montés à bord de cette camionnette le mercredi soir à Dunkerque. Prix du passage : 3 000 livres par adulte, 2 000 par enfant, payables en cas d’arrivée à bon port. Leur chauffeur ? Un homme de 25 ans de nationalité irakienne. Dans l’espoir de déjouer les contrôles policiers, les itinéraires qui conduisent vers le Royaume-Uni connaissent d’étonnants détours. Ils passent notamment par le sud de la Belgique. C’est ainsi que l’utilitaire se retrouva dans le Namurois et fit une halte sur un parking de l’E42, à Hulplanche (La Bruyère).

Le jeudi 17 mai à 1 h 24, alors qu’elle était garée entre deux camions, la camionnette fut repérée par des agents de la Police de la route (WPR) de Namur. Ce n’est pas un hasard si ces policiers patrouillaient sur l’aire de stationnement : « Nous étions prévus pour une mission spécifique de contrôle des migrants, l’opération “Medusa”. Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants », a témoigné l’un de ces agents dans le cadre de l’enquête judiciaire en cours. Un policier a aussi décrit l’activité de cette soirée en ces termes : « Surveillance des parkings, dans le cadre de la problématique des migrants ». Un inspecteur a enfin indiqué qu’il y a eu d’autres « opérations Medusa » avant celle-ci.

Cette nuit-là, trois voitures de police, soit six agents – de la WPR Namur, mais aussi du CIK, le corps d’intervention de la police fédérale qui soutient les polices locales dans le cadre de « missions proactives et réactives de maintien de l’ordre » – participaient à cette « mission spécifique de contrôle des migrants ».

« Medusa » : le nom de « l’opération » interpelle. A-t-il été choisi par un officier de police cultivé mais cynique se référant au « Radeau de La Méduse » de Théodore Géricault, un tableau qui évoque le terrible sort des naufragés français qui périrent au large des côtes mauritaniennes en 1816 ? Cette œuvre célèbre renvoie en effet de manière saisissante à des images d’aujourd’hui, celles de ces migrants qui tentent de traverser la Méditerranée sur des embarcations de fortune. La référence est-elle plus militaire et plus actuelle ? Une opération « Medusa » visant à éliminer des talibans fut menée par les forces armées canadiennes et l’armée nationale afghane en septembre 2006 dans la vallée de l’Arghandab. Il se peut aussi que la dénomination de cette « mission spécifique de contrôle des migrants» ne réfère à rien, qu’elle soit le fruit d’une certaine banalité administrative.

Au-delà de son nom, c’est la description de l’opération qui interpelle : « Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants. » Après l’éclatement de l’affaire Mawda , le récit de cette mission qui a mal tourné connut une évolution sémantique : il ne fut plus question d’« interpellation de migrants » mais de « lutte contre les passeurs » qui organisent le « trafic des êtres humains ». On insista aussi sur la problématique des « vols cargos ». Cela changeait évidemment la perspective. Il est tellement plus noble de traquer de dangereux criminels que d’intercepter des familles en détresse sur les routes de l’exil.

L’ex-chef d’orchestre de la police belge, le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA), inventa même le refrain d’une chanson rédemptrice. Car il fallait bien trouver une posture après qu’une « opération Medusa » se soit terminée par la mort d’une petite fille. Cette ritournelle d’un goût douteux fut reprise en chœur par tant de monde… Nous l’avons tous entendue, elle ne parle pas d’un tir policier. Elle dit seulement : « Mawda fut la victime des passeurs. »

Ignoble – le mot est pesé –, Bart De Wever proposa un couplet supplémentaire qui fut certainement entonné par les sympathisants d’extrême droite de « Schild & Vrienden » : « Même si la mort d’un enfant est tragique, il faut oser parler de la responsabilité des parents (de Mawda). »

Notre enquête raconte une autre histoire : celle d’un tir policier qui n’aurait jamais dû se produire, mais aussi celle des réactions institutionnelles chaotiques et problématiques qui s’ensuivirent. C’est un long et minutieux travail. Il serait indigeste de le publier intégralement dans cette édition de Paris Match Belgique. D’autres volets de cette investigation sont en accès libre sur le site de Paris Match Belgique.

Notre but est d’inciter à ce que toute la vérité soit recherchée sur les circonstances de la mort d’un enfant et de rappeler à des fonctionnaires que les valeurs de l’Etat de droit sont largement supérieures à celles qui fondent l’esprit de corps. Cette préoccupation est d’ailleurs partagée dans les milieux policiers et judiciaires, au sein desquels nous avons pu constater que bien des personnes ont été choquées par un certain nombre d’énormités qui ont pu être racontées à propos de l’affaire Mawda. En effet, des mots inappropriés ont été utilisés au lendemain de cette tragédie. Des mots propagés dans l’opinion avec beaucoup de légèreté par des représentants de l’autorité judiciaire et des policiers (anonymes, comme il se doit). Des mots médiatisés. A cette époque où les « fake news » se répandent si rapidement sur les réseaux sociaux, ces mots ont laissé leur empreinte sur des esprits peu critiques. En quelque sorte, ils ont fait leur œuvre.

On se souvient, entre autres choses, de cette histoire fausse et parfaitement abjecte de « l’enfant-bélier » : on nous a dit que Mawda avait été tuée par les migrants eux-mêmes ! Un quotidien à grand tirage a écrit : « D’après plusieurs sources, l’enfant aurait même servi de bélier pour briser la vitre arrière de la camionnette (…) Elle est décédée de ses blessures. » Cette thèse absurde qui présentait les migrants comme de véritables monstres tout en écartant une mort par balle à la suite d’un tir policier n’a cependant pas été inventée par des journalistes. Il s’agit d’une pure fiction policière. Dans un article publié sur le site parismatch.be, nous dévoilons comment elle a été construite.

Mawda, la contre-enquête

En filigrane, cette enquête interroge évidemment le climat sociétal et politique. C’est dans une société où certains esprits sont chauffés à blanc contre les étrangers « illégaux » par des discours populistes
qui exhalent une odeur rance, un remugle nauséabond des années 1930, que l’affaire Mawda s’est passée… Et qu’elle a pu « passer », sans véritable débat public.

« A toute allure », vraiment ?

On a pu lire que, lors de la poursuite, des migrants s’étaient servis d’un enfant comme « bouclier humain » : « La scène est glaçante : des occupants menacent de lancer l’enfant sur les équipes de police. » « Nous avions peur qu’ils lancent l’enfant par la fenêtre », ont effectivement témoigné certains policiers qui participèrent à la poursuite. Ils ont même expliqué que deux enfants furent successivement « exhibés ». Question de perception ? Ali Shamden, le père de la petite Mawda, nous raconte une autre histoire : « Pendant la poursuite, des gens criaient au chauffeur de s’arrêter. Une famille qui se trouvait à l’arrière du véhicule a paniqué. Un homme a brisé la vitre et il a montré son enfant aux policiers. Il s’agissait de passer un message : “Attention, il y a des enfants à bord, ne prenez pas le risque de tuer des gens”… » De fait, quand les policiers de la WPR Namur ont découvert la présence d’un enfant à bord, ils ont décidé de suivre l’utilitaire Peugeot de plus loin.

 

On nous a parlé d’une course-poursuite menée « en pleine nuit, à toute allure, sur l’autoroute », renvoyant à un certain imaginaire collectif, à une représentation déformée de la réalité liée à des œuvres de fiction : quel film policier ne comporte-t-il pas sa scène de poursuite endiablée durant laquelle des héros sans peur flirtent avec la mort pour rattraper des bandits ? « Le chauffeur de la fourgonnette a pris des risques inconsidérés pour échapper aux forces de l’ordre. Il risque gros (…) Il a utilisé la camionnette comme une arme », a-t-on pu lire.

 

« A toute allure », vraiment ? L’utilitaire était en surcharge – près de 30 personnes à bord – et d’emblée les agents qui se trouvaient à ses trousses purent constater que les fuyards étaient dans l’impossibilité de semer les véhicules de police, bien plus rapides. Une inspectrice qui participa à la poursuite a déclaré avoir fait le constat suivant dès le tout début de la prise en chasse : « La camionnette ne sait rouler à plus de 100 km/h, le véhicule est chargé à bloc. »

 

A entendre le récit judiciaire qui a  été fait de cette affaire, on se serait cru dans « Fast and Furious », avec des pneus qui crissent et des truands venus d’ailleurs. En vérité, le scénario de cette course-poursuite un peu lente ne conviendrait même pour une série policière à faible budget. La camionnette des migrants n’était pas un bolide équipé de mitrailleuses mais un utilitaire qui ne parvenait pas à accélérer. Il n’y avait pas d’hommes armés parmi les fuyards, pas de gros bras équipés de « kalash » qui voulaient buter des policiers. Les seules « armes » utilisées à un moment de la poursuite furent des effets personnels jetés par une vitre arrière, par exemple une paire de chaussures ou un sac de couchage, pour tenter, piètrement, désespérément, de ralentir les poursuivants. Roulant à une distance de sécurité largement suffisante, les policiers parvinrent à échapper à ces « mines » placées sur leur route.

 

Cela s’est passé sur l’E42, près de chez nous. Pas à Hollywood. D’ailleurs, la Belgique n’est pas le Far West : il n’y avait aucune raison de tirer sur cette camionnette en mouvement, chargée de nombreuses personnes. Mais dans une sorte d’aveuglement collectif, le fait est passé comme une lettre à la poste : de victime d’une présumée bavure policière, Mawda s’est transformée en victime « de l’inconscience de passeurs sans scrupules ». L’éditorialiste d’un quotidien populaire, inspiré par un certain discours judiciaire mais aussi par l’esprit d’un temps qui rappelle des années sombres, gonflé à bloc, voire en colère, en appela même une réaction politique pour éradiquer « une situation dangereuse et explosive » : « Les policiers en appellent clairement à des mesures fortes. Sans ça, nos aires d’autoroutes risquent rapidement de devenir des zones de non-droit. Une petite fille de 2 ans en est devenue le triste symbole. »

 

En filigrane, cette enquête interroge évidemment le climat sociétal et politique. C’est dans une société où certains esprits sont chauffés à blanc contre les étrangers « illégaux » par des discours populistes qui exhalent une odeur rance, un remugle nauséabond des années 1930, que l’affaire Mawda s’est passée… Et qu’elle a pu « passer », sans véritable débat public.

« L’inspecteur principal avait demandé de ne rien tenter »

On nous a dit tant de choses. Il y a eu tellement de confusion. Lors d’une conférence de presse, le 22 mai 2018, un journaliste demanda au procureur du Roi de Mons, Christian Henry : « Est-ce qu’un policier a le droit de tirer ainsi sur un véhicule ? » En guise de réponse, le magistrat lui raconta toute la course-poursuite en insistant sur son moment le plus spectaculaire : la « fausse sortie » de Sambreville.

 

De quoi s’agit-il ? La camionnette est repérée à 1 h 24 sur le parking de Hulplanche par une voiture de la WPR Namur. Les policiers constatent que le véhicule porte de fausses plaques d’immatriculation. Ils demandent une équipe en renfort pour procéder à un contrôle. En attendant, ils se mettent à distance. Dès ce moment, ils ont conscience que « cela bouge à l’arrière » de l’utilitaire. A 1 h 30, le Peugeot Boxer quitte le parking en « démarrant doucement ». La voiture de police se contente de le suivre « discrètement ». Poursuivis et poursuivants roulent alors à du 90 km/heure sur l’autoroute. Quand les renforts arrivent, les policiers décident de forcer la camionnette à emprunter la sortie 14, Sambreville.

 

A quelques centaines de mètres de cette sortie, lorsque les feux bleus s’allument, il est environ 1 h 40. Une voiture de police vient se placer devant l’utilitaire et lui ordonne de quitter l’autoroute, une autre reste derrière sur sa gauche. Le chauffeur fait mine d’emprunter la sortie mais, in extremis, remet les gaz et repart sur l’autoroute. A cause de cette manœuvre subite, l’un des deux véhicules de police le poursuivant a un léger accrochage avec un véhicule immatriculé en France. Il continue sa route sans dégâts importants. Cet épisode de Sambreville, le plus spectaculaire de la poursuite, est donc celui que le procureur du Roi raconta au journaliste qui l’interpellait sur l’opportunité du tir policier. Et le magistrat conclut par ces mots : « Ce n’était donc pas une interpellation simple et facile pour les policiers. Donc, après avoir subi tout ce stress… »

 

Sauf que le policier qui a tiré ne se trouvait pas à Sambreville ! Il intervient bien plus loin et bien plus tard : en région montoise, vers 2 heures, dans les deux ou trois dernières minutes de la poursuite. Il n’avait donc pas accumulé « tout ce stress » lié à une longue poursuite. Par contre, l’enquête a établi que, cette nuit-là, l’auteur du coup de feu et son équipier s’étaient déjà livrés à une autre « chasse aux illégaux », qui n’avait pas débouché sur les arrestations auxquelles ils avaient espéré procéder.

 

Dans les instants qui précédent le tir du policier, la camionnette poursuivie roule entre Obourg et Maisières sur l’autoroute qui mène vers la France. Il n’y a plus deux mais quatre véhicules de police qui la suivent. Ceux-ci préservent une « distance de sécurité » parce que tous les agents sont conscients que l’utilitaire transporte de nombreuses personnes, dont des enfants. Le véhicule en fuite est dans l’impossibilité de rouler très vite : cela, tout le monde le sait aussi. Un « barrage en profondeur » a été demandé par radio par l’inspecteur principal qui dirige la poursuite. Sa requête a été relayée par un dispatcher radio du CIC Hainaut et a été entendue par la police française, qui est en train d’installer des herses à la frontière. Les conversations radio font aussi état de la mise en place d’un autre barrage à Saint-Ghislain. Enfin, des équipes de police locale ont été sollicitées pour surveiller les sorties de l’autoroute. En d’autres termes, la fuite de la camionnette est parfaitement vaine, la situation est sous contrôle. Un agent l’a déclaré : « L’inspecteur principal (qui dirigeait la poursuite) avait demandé aux équipes de ne rien tenter car un enfant se trouvait à bord du véhicule. »

 

« Il n’y a pas eu d’injonction, je suis catégorique »

Alors que le « convoi » arrive à hauteur d’Obourg, le renfort d’un véhicule de police appartenant à la WPR Mons aurait dû sécuriser un peu plus la situation. Mais c’est l’inverse qui se passe. A bord de la voiture « montoise » se trouvent deux policiers. Prévenus par radio, ils se sont postés en stand-by sur la bande d’arrêt d’urgence. Leur intervention est beaucoup plus nerveuse que celle de leurs collègues de Namur. Elle est aussi extrêmement brève. L’auteur du tir en a convenu : « Tout a été très vite. Entre Obourg et le parking de Maisières, il y a trois kilomètres. » Il a aussi précisé que lors de l’intervention, la camionnette roulait à 90 km/h, tandis que son équipier parle de 60 à 70 km/h… A ces vitesses, on parcourt trois kilomètres en deux ou trois minutes.

 

Comment se déroule cette intervention de la WPR Mons ? Si l’on se base sur les témoignages des policiers impliqués, tout se serait donc passé dans une séquence de 120 à 180 secondes : le véhicule de la WPR Mons monte sur l’autoroute, il se place devant la camionnette pour la forcer à ralentir. Le policier-conducteur ouvre sa vitre et montre son pistolet. Il a déclaré : « Mon arme n’était pas chambrée. En pressant sur la détente, aucun projectile ne pouvait partir. Je l’ai simplement exhibée pour bien montrer au chauffeur que j’étais déterminé à ne pas le laisser passer. » Cet avertissement est sans effet. La camionnette ne freine pas. Elle fait mine de vouloir percuter le véhicule de police lorsque celui-ci ralentit devant lui.

 

Le véhicule de police se déporte et la camionnette se retrouve de nouveau en tête de poursuite sur la bande du milieu. Déterminé à vouloir stopper immédiatement les fuyards alors qu’il n’y a aucune nécessité de le faire avec une telle urgence, les policiers de la WPR Mons viennent se replacer sur la gauche de la camionnette. Les deux véhicules roulent en parallèle pendant un instant. L’agent se trouvant sur le siège passager entre en action à ce moment-là, comme en a témoigné son équipier : « Mon collègue baisse sa vitre et au moment où la camionnette est à notre hauteur et proche de nous dépasser, il sort son arme. Il la chambre tout en pointant la camionnette. Je me demande ce qu’il fait car il ne menace pas le chauffeur, il vise la portière. Tenir son arme dans cette direction-là n’intimidait pas le conducteur. La camionnette continue à me dépasser. L’accélération se fait de manière assez lente vu le poids du véhicule. Il était à fond sur l’accélérateur. »

 

Interrogé par le Comité P, le policier qui a tiré a affirmé qu’il n’a pas tout de suite « armé » son pistolet, qu’il aurait préalablement « crié des injonctions au conducteur pour qu’il s’arrête ». Mais son équipier l’a contredit : « Il n’y a pas eu d’injonctions, je suis catégorique. »

 

Le coup de feu est tiré à 2 h 02’ 53”. Très vite après, c’est-à-dire à 2 h 03’ 17”, la camionnette sort en direction du parking de Maisières : fin de la séquence de120 à 180 secondes. Si l’on dispose d’un minutage aussi précis, c’est grâce aux enregistrements des communications radio échangées entre le dispatching du CIC Namur et les quatre voitures de police « namuroises » qui se trouvaient derrière la camionnette. Lorsque la détonation se fait entendre, un dispatcher demande : « C’était, quoi cela ? » Une voiture de la WPR Namur lui répond : « Il y a la vitre droite qui a pété. Ils ont pété la vitre droite. » Le dispatcher relance : « Vous êtes certains que c’est la vitre qui a pété ? Ce n’est pas un coup de feu qui a été tiré ? » A 2 h 03’ 10”, depuis l’une des voitures de la WPR Namur, un agent lui répond : « Je ne peux pas te le confirmer, hein, mais j’ai vu que cela a explosé, en effet. »

 

L’intervention fatale dura 120 à 180 secondes… Aurait-t-elle été plus courte encore ? En tenant compte de l’heure du tir et des témoignages des policiers, le véhicule de la WPR Mons a dû entrer en action à hauteur de Obourg à 2 heures, voire à 2 h 01. Toutefois, dans les conversations radio enregistrées, il n’apparaît qu’à 2 h 02’ 19”, lorsqu’un inspecteur principal de la WPR Namur annonce : « On va arriver à l’aire de Bois du Gard et j’ai une Volvo du WPR Hainaut qui est là. » Trente-quatre secondes plus tard, on entend la détonation. Au petit matin du 17 mai, cet inspecteur principal namurois a déclaré ne pas se souvenir de l’endroit précis où apparut le véhicule « montois », ce qui n’aide pas dans l’évaluation de la durée de son intervention. Il fit aussi ce récit : « L’équipe de la WPR Mons s’est placée devant la camionnette pour tenter de la ralentir. Le conducteur de la camionnette n’a pas ralenti et esquivait à chaque fois dans le but de passer devant. La camionnette a tenté à maintes reprises cette manœuvre pour ne pas ralentir. »

 

« A maintes reprises », en 120 ou 180 secondes ? Ou moins ? On comprend l’importance de procéder à une reconstitution. Le témoignage du chauffeur de la camionnette serait lui aussi très intéressant, mais l’Irakien de 25 ans a été relâché au début de l’enquête, faute d’avoir été identifié dans le délai de garde à vue. Il est actuellement détenu en Grande-Bretagne et, malheureusement, des « sources » ont déjà indiqué à certains journaux qu’il était « peu coopérant » (lire aussi : « Mawda : l’étonnante lenteur d’une enquête urgente »)

 

« Je lui avais dit de ne pas tirer»

Le policier a affirmé que son tir fut « accidentel », qu’il rata le pneu qu’il visait « pour provoquer une crevaison lente » parce qu’au moment d’appuyer sur la détente, l’utilitaire s’était subitement déporté sur la gauche : « Pour éviter la camionnette, mon collègue donne un coup de volant et à ce moment le coup part. » Face au Comité P, son équipier a épousé la thèse du tir accidentel : « Je suis convaincu que le tir est parti sans qu’il le veuille. » Toutefois, ce n’est pas tout à fait le sens des mots qu’il utilisa la nuit du drame, vers 2 h 25, lorsqu’il téléphona à C., un officier de garde du WPR Hainaut, afin de l’informer du coup de feu tiré par son collègue ; Il avait alors affirmé : « Je lui avais dit de ne pas tirer. »

 

De plus, les paroles de l’équipier-conducteur ont fluctué sur la question du coup de volant qui aurait eu une influence sur la trajectoire du tir. Dans une déclaration, il a confirmé cette thèse. Dans une autre, il l’a contredite en ces termes : « Je ne sais pas dire si la camionnette avait déjà commencé sa manœuvre vers la gauche au moment du tir. » On notera encore ceci : avant de pouvoir tirer avec un Smith & Wesson, il faut « chambrer » la première cartouche qui se trouve dans le chargeur. L’action d’« armer » le pistolet ne peut en aucun cas être accidentelle : elle nécessite que le tireur mobilise ses deux mains pour actionner les pièces mobiles de l’arme.

 

Fin mai 2018, Me Laurent Kennes publiait un communiqué pour donner la version de l’auteur du coup de feu, son client. L’avocat insistait avec force sur un élément moral ;  le policier n’aurait appris la présence de migrants dans la camionnette qu’après l’intervention, ce qui peut laisser sous-entendre qu’il n’aurait même pas envisagé de tirer s’il avait été complètement informé du contexte de l’intervention : « Il était passager d’un véhicule de police à proximité de Saint-Ghislain. Son collègue et lui ont été informés d’une course-poursuite sur l’autoroute en direction de la France. Ils n’ont pas pu obtenir d’informations sur les motifs de l’intervention policière en cours (…) Rien ne lui a laissé penser que plusieurs personnes étaient réfugiées dans cette camionnette destinée au transport de marchandises et non de personnes. »

 

Dans le cadre de l’enquête en cours, l’auteur du tir s’est exprimé dans le même sens. Il a expliqué qu’au moment de presser sur la détente, il pensait avoir eu affaire à des bandits agissant dans le cadre d’un « vol cargo » : « Les seuls contacts que nous avons eus avec le CIC (NDLR : le dispatching radio, celui du Hainaut en l’occurrence) sont pour nous dire où est la camionnette et sa progression. Je n’ai aucun élément qui me fait penser qu’il peut s’agir de migrants. Pour moi, ce sont des voleurs. La camionnette n’a de fenêtres qu’au niveau avant et sur les deux portes arrière. Les côtés sont en tôle et on ne voit donc pas ce qu’il y a dedans. Au cours des mouvements de dépassement du véhicule, j’ai cru apercevoir une personne, un homme, mais rien d’autre. »

 

Toutefois, cette version des faits a été contredite par son équipier dès le premier jour de l’enquête du Comité P : « Le CIC nous avait signalé qu’il y avait une camionnette d’illégaux prise en chasse par des collègues et qu’il fallait faire attention parce qu’il y avait des illégaux dans l’espace de chargement à l’arrière. (…) Ma radio était mise à fond, donc on entendait bien ce qui se disait. C’est au moment où on apprend qu’il y a des illégaux dans l’espace de chargement que je dis à mon collègue que l’on ne prendra pas de risque car on avait un nouveau véhicule (sic). Il suffit d’écouter les communications avec le CIC. »

 

L’auteur du coup de feu savait-il ou ne savait-il pas qu’il y avait des migrants dans la camionnette ? Comme l’a suggéré l’équipier du tireur, les enregistrements des conversations radio échangées avant et pendant l’intervention entre la voiture de la WPR Mons et le CIC Hainaut sont d’une importance capitale… Mais ce « dossier Mawda » contient beaucoup de bizarreries et de petits « couacs » (lire « L’enfant-bélier, une pure fiction policière ») : ces enregistrements n’existent pas ! Lorsque le Comité P voulut en prendre connaissance, il lui fut répondu que, c’est bien malheureux, le CIC Hainaut n’avait pu procéder à ces enregistrements en raison d’un « problème technique ». On l’a vu, le Comité P a, par contre, reçu d’autres enregistrements radio, ceux échangés entre le CIC Namur et les véhicules de la WPR Namur.

 

Ce que le dispatcher du CIC Hainaut a donné comme information à la voiture WPR Mons avant et pendant la poursuite n’a donc pas été enregistré. Cependant, la voix de ce dispatcher apparaît dans une conversation téléphonique enregistrée après le tir, à 3 h 29 précisément. A ce moment, le policier tireur se trouve sur le parking de Maisières. Quelques minutes auparavant, avec son équipier – la scène est tout de même incroyable –, il a eu le loisir de faire le tour de la camionnette, en d’autres termes de la scène de crime, constatant que son tir n’avait pas atteint le pneu du véhicule, pas plus d’ailleurs que la portière. Le dispatcher lui demande si son tir a quelque chose à voir avec la mort de l’enfant. Le policier répond : « Ben je ne pense pas, non…Moi j’ai tiré en direction des roues, je ne pense pas. » Il continue ensuite à s’épancher mais le dispatcher l’interrompt. Il dit au tireur : « On est enregistrés… Moins on en sait, mieux c’est. »

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