Mort de Mawda : 5 heures sur un parking

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Ce n’est que 40 minutes après le tir policier que le parquet fut informé de l’interception de la camionnette. Et lors de cette première communication de la police vers les autorités judiciaires, il ne fut pas question d’un coup de feu. 5ème volet de notre contre-enquête.

« On va arriver à l’aire de Bois du Gard et j’ai une Volvo du WPR Hainaut qui est là », lance le conducteur d’une voiture de la WPR Namur engagée dans la course-poursuite. Il est alors 2 H 02 19. 34 secondes plus tard, à 2 H02 53, une détonation se fait entendre. Sur les ondes radio, un dispatcher demande : « C’était quoi cela ? » Une voiture de la WPR (Wegpolitie-Police de la route) Namur lui répond : « Il y a la vitre droite qui a pété. Ils ont pété la vitre droite. » Le dispatcher relance : « Vous êtes certains que c’est la vitre qui a pété ? Ce n’est pas un coup de feu qui a été tiré ? » A 2H 03, depuis l’une des voitures de la WPR Namur, un agent lui répond : « Je ne peux pas te le confirmer hein, mais j’ai vu que cela a explosé en effet. »

4 voitures de police « namuroises » suivent la camionnette depuis plusieurs kilomètres. A la gauche de l’utilitaire Peugeot où sont entassés les migrants roule un véhicule de la WPR Mons d’où le coup de feu est parti. C’est le dernier renfort à avoir rejoint la poursuite, à hauteur de Obourg, vers 2 heures ; ce véhicule « montois » n’est pas en relation radio avec les autres poursuivants. On a vu par ailleurs que la question de savoir si les policiers de la WPR Mons étaient au courant de la présence de migrants dans la camionnette a fait l’objet de déclarations contradictoires.

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Il est probable que les 8 policiers « namurois » ont entendu ces échanges radios où l’on demandait : « Ce n’est pas un coup de feu qui a été tiré ? ». En outre, tous les poursuivants ont perçu un «bruit » lors du tir. L’un d’eux a déclaré : « J’entends un bruit sourd et ensuite je vois la vitre avant droite explosée. » Un autre a été encore plus explicite : « J’entends un bruit sourd et je me retourne vers mon collègue et je lui dis : « On nous tire dessus ». Un autre encore a déclaré : « Je reconnais la détonation d’un tir à feu. Je suis certain du bruit. ».

24 secondes après le tir, la camionnette quitte l’autoroute. A 2 H 03 17, un agent de la WPR Namur rend compte de ce moment par radio : « Il sort dans les camions, il sort dans les camions ». L’utilitaire finit sa course au ralenti sur l’aire du parking du Bois du Gard à Maisières. La voiture de la WPR Mons depuis laquelle le coup de feu est parti poursuit brièvement sa route jusqu’à la sortie de l’aire. Dès 2 H 04, un appel aux services d’urgence (SMUR) est passé. Les voitures de police entourent le véhicule. Les personnes qui y étaient entassées en sortent. Parmi elles, un homme crie, paniqué, en état de choc : le père de Mawda tient sa fille dans ses bras, la tête de l’enfant est ensanglantée, le corps est inanimé.

Il hurle : « Please ambulance, Please ambulance ». C’est le père de la petite Mawda. On le maîtrise, on lui prend l’enfant et un policier lui fait un massage cardiaque. Pendant ce temps, les autres migrants sont placés sous bonne garde. On les fait s’asseoir sur le bitume. Parmi les exilés personne n’est armé. Le tir entendu ne venait donc pas de l’intérieur du véhicule.

Tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu de tir !

©Ronald Dersin / Photo du papa de Mawda

Un tir à 2 h 02 53. Un enfant qui sort la camionnette, la tête en sang, porteur d’une blessure avec perforation sur le visage deux minutes plus tard. Quelle est la première hypothèse qui vient à l’esprit ? Poser la question, c’est y répondre. Sauf que, cette nuit-là sur ce parking, si on en croit leurs témoignages et en tenant compte qu’ils n’ont pas été questionnés précisément sur ce point, personne parmi les policiers présents ne formule l’hypothèse qu’il puisse y avoir un lien entre cet enfant blessé et le tir dont il était question quelques instants plus tôt. Pendant de nombreuses minutes, tout se passe comme s’il n’y avait jamais eu du tir !

Enfin pas tout à fait… L’auteur du coup de feu et son coéquipier réagissent assez vite. L’un de ces deux-là a expliqué : « Quand on entend l’appel à la radio qui dit « enfant blessé, il faut une ambulance », nous nous rendons là ou la camionnette a arrêté sa course. » En présence de leurs collègues, qui sont peut-être trop occupés, pour remarquer ce drôle de manège, ils observent la camionnette de tout près, à la recherche d’un impact de balle. Dit autrement, ils se promènent sur la scène de crime pendant le chaos qui précède la mise en place d’une zone d’exclusion judiciaire.

La scène est choquante : Mawda est en train de mourir, les migrants sont maintenus assis et sous bonne garde, tandis l’auteur présumé du meurtre et son équipier, se livrent à cette inspection. L’équipier du tireur déclarera : « On constate que le pneu n’a rien. On ne voit aucun impact dans la portière, ni dans le pare choc. » Quelques instants plus tard, le conducteur du véhicule de la WPR Mons retourne un seconde fois près de la camionnette.

Cette-fois il est seul : « Je constate que la vitre-conducteur est brisée. Je passe ma tête par la vitre et je vois du sang sur le tableau de bord et je vois la vitre « passager » brisée aussi. ». Sa réaction donne à penser qu’il fait le lien avec le tir de son collègue. A 2 h 25 – 23 minutes après le tir- il appelle Clément (prénom fictif)., un officier de garde de la WPR Hainaut pour l’informer qu’il y a eu un coup de feu. Dans cette conversation, il a cette phrase : « Je lui avais dit de ne pas tirer ».

Pendant près d’une demi-heure, le corps de Mawda reste allongé sur le bitume. Cet enfant a reçu une balle en pleine tête. Sur le visage de la victime, le projectile a provoqué une plaie de 3,5 sur 2 cm et un orifice de 1,1 cm. Dans la région occipitale du crâne, il a causé une autre plaie d’une taille 2 cm sur 1,2 cm et il a créé un orifice 0,8 cm. Il ressort des témoignages des policiers présents sur place que, pendant ces longues minutes d’attente des secours, il n’y a toujours personne qui fait l’hypothèse que l’enfant ait pu être atteint par une balle alors que la question d’un tir à arme à feu avait été posée en fin de poursuite.

« Il aurait tiré un seul coup dont le lieu d’impact est actuellement inconnu »

©Ronald Dersin

A 2 h 32, la victime est emmenée par le service d’urgence, sans que les parents ne puissent l’accompagner. C’est à peu près le moment où le coéquipier du tireur va trouver Dan (prénom fictif), l’inspecteur principal de la WPR Namur qui avait dirigé la course-poursuite afin de lui parler du tir de son collègue. A 2 H41, Dan converse par téléphone avec Clément, l’officier de garde de la WPR Hainaut qui avait lui aussi été averti du tir policier à 2 H 25.

A 2 H 43, Henri (prénom fictif) un officier de la police judiciaire de Mons présent à Maisières depuis 2 h 15 – passe enfin un premier coup fil au parquet du Mons pour avertir le magistrat de garde de l’arrestation des migrants et de la mort d’un enfant. Dans ce premier compte-rendu à l’autorité judiciaire, 41 minutes après le coup de feu, il n’est pas fait mention de l’occurrence d’un tir policier. Henri reçoit l’ordre du magistrat Pierre Marleghem de prévenir Patrick (prénom fictif), un officier de garde de la PJF Tournai. A 2 H 44, Henri s’y emploie : dans cet échange, il n’est toujours pas question d’un tir policier.

A 2 H 50, les migrants arrêtés sont invités à monter à bord des véhicules de police pour être conduits au « cachot ». Ils font alors l’objet d’une fouille de sécurité qui confirme, si besoin est, que personne n’est armé. Au même moment, Henri, l’officier de la police judiciaire de Mons, rappelle le parquet. Il informe le magistrat de garde du fait que Dan, l’inspecteur principal de la WPR Namur « vient d’apprendre qu’un policier a tiré, avec l’aide de son arme de service, en direction du véhicule Peugeot Boxer » Le policier-tireur est clairement identifié. Henri précise au magistrat : « Il aurait tiré un seul coup dont le lieu d’impact est actuellement inconnu ».

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10 minutes plus tard, l’hypothèse d’enquête évolue de manière stupéfiante. Il est 3 heures : Henri rappelle Patrick, l’officier de garde de la PJF Tournai pour l’informer à son tour du tir policier. Mais il ne lui parle pas d’un seul coup de feu comme il l’avait fait avec le magistrat. Il est alors question de deux coups de feu ! Patrick note ce que lui dit son collègue : « Il vient d’apprendre qu’un intervenant policier de la WPR aurait utilisé son arme de service durant la poursuite. Un, voire deux coups de feu auraient été tiré, venant pour l’un d’un policier, l’autre d’origine inconnue. Une supposition est émise à ce stade qu’un coup de feu pourrait provenir d’un des occupants de la camionnette poursuivie ». Hypothèse inouïe : personne n’était armé à bord de la camionnette et aucun témoin n’a jamais parlé de deux coups de feu dans cette affaire.

De toute évidence Patrick est un excellent policier. Lorsqu’il apprend qu’il y a eu un tir de l’un de ses collègues, son sang ne fait qu’un tour. Il décide immédiatement de plusieurs mesures importantes : il faut saisir l’arme du policier qui a tiré, il faut faire venir la police scientifique et, enfin, créer une zone d’exclusion judiciaire. Il prévient un supérieur de la situation. On lui conseille d’appeler le Comité P, un organe de contrôle indépendant compétent pour enquêter sur ce type d’affaire pouvant mettre en cause des policiers.

Lorsque Patrick le fait, à 3 h 06, on lui dit que pour pouvoir intervenir, le Comité P doit être saisi par les autorités judiciaires. Nouveau coup de fil de Patrick, cette-fois au parquet. Plutôt que de saisir le Comité P, le magistrat Pierre Marleghem pense avoir une meilleure idée. Il ordonne un devoir préalable : faire appeler le médecin légiste David (prénom fictif) pour le prier « de se rendre au chevet de l’enfant afin de déterminer s’il y a trace ou non de blessure par balle ».

A 4 h 10, Patrick parvient à joindre David qui lui promet une réponse dans la demi-heure. Comment ? En donnant un coup de fil au médecin-urgentiste était intervenu sur le parking. Le résultat de cette autopsie téléphonique arrive dès 4 h 45 : « l’implication d’un projectile d’arme à feu peut être écartée dans le cadre du décès de l’enfant »

Problème : comment la victime a-t-elle été tuée?

BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

A 5 h, Patrick arrive, porteur de cette nouvelle, sur le parking de Maisières : pas de mort par balle, l’enfant est décédé des suites d’un traumatisme crânien. Dès lors, l’hypothèse du deuxième coup de feu provenant peut-être de l’intérieur de la camionnette est totalement abandonnée. Elle n’apparaîtra pas du tout de le PV initial rédigé par Henri. Reste un problème : comment la victime a-t-elle été tuée ? Henri se charge de proposer une explication : apparaît alors la thèse de l’enfant-bélier : la victime a été tuée par les migrants eux-mêmes qui se sont servis de sa tête comme bélier pour fracturer des vitres de la camionnette pendant la course-poursuite.

C’est aussi à 5 heures du matin que « compte tenu des circonstances difficiles de cette intervention », l’auteur du coup de feu et son équipier sont autorisés à quitter les lieux. A ce moment, ces deux hommes n’ont fait l’objet d’aucun interrogatoire circonstancié et couché sur procès-verbal. Durant les 3 heures où ils sont restés sur le parking, ils ont cependant pu se balader sur la scène de crime et parler avec des collègues. Ils rentrent dans leur unité pour boire un café. Vers 7 heures du matin, le tireur est informé par son chef de poste qu’il n’y aura pas de poursuite, qu’il peut rentrer chez lui. Il reçoit aussi comme conseil de rédiger un procès-verbal pour rébellion armée contre lui.

A 7 h 16, le parquet décide que l’arme peut être restituée. Dix minutes plus tard, la camionnette est évacuée de l’aire de stationnement de Maisières par un dépanneur. A ce moment, le soleil s’est levé depuis plus d’une heure déjà, le corps de la victime repose dans une morgue à La Louvière.

 Notre contre-enquête, le dossier complet

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