17/05/20 : le Comité Mawda engage une procédure contre le parquet de Mons

Dans la nuit de 17 au 18 mai 2018, la petite Mawda est assassinée par la police lors d’une opération Médusa de traque aux migrants, à la hauteur de Mons sur la E42. 

Depuis deux ans, nous avons organisé de nombreuses conférences, débats et discussions publiques ; nous avons également publié de multiples cartes blanches et interviews afin de contrer le poids des différentes versions du parquet de Mons dans l’opinion publique mais également sur la qualification des responsabilités et l’établissement de la justice. Dès les premières heures, le parquet de Mons a communiqué de façon à systématiquement accréditer les thèses de la police. L’attitude du parquet de Mons dans l’affaire Mawda ne peut dès lors qu’interroger. Au devoir de réserve qui aurait dû incomber dans de telles circonstances, le parquet n’a eu de cesse de soutenir les versions policières, de l’« enfant-bélier » puis du « bouclier humain » à la camionnette comme « arme par destination ». Volontairement ou non, ces différentes versions ont contribué à alimenter le climat de haine contre les migrants, à soutenir la légitime défense de policiers qui dans le cadre des opérations Médusa mettent en danger la vie des migrants, à rendre responsable les parents, à décharger le policier de sa responsabilité (et partant à invisibiliser la chaîne de commandements et de responsabilités qui a conduit au meurtre de la petite Mawda) et à donner du grain à moudre aux discours anti-migrants de l’extrême-droite. C’est pourquoi, nous pensons qu’il est légitime et nécessaire d’entamer une procédure contre le parquet de Mons relativement à son attitude dans l’affaire Mawda. L’impunité n’a qu’assez duré, la vérité doit être rétablie.

Instruire la responsabilité du parquet de Mons

Dans un premier temps, le magistrat de presse du parquet de Mons-Tournai, Frédéric Bariseau, a déclaré que « le décès de l’enfant était dû à un traumatisme crânien et non un tir d’arme à feu ». Durant toute la journée du 17 mai, sans jamais se démentir ce jour-là, le parquet de Mons communiqua avec force : « On peut déjà exclure une blessure par balle qui viendrait des policiers ». On suggéra alors purement et simplement que Mawda aurait été tuée par les migrants eux-mêmes. La thèse policière accréditée par les premières déclarations du parquet fut également relayée dans certains médias connus pour diffuser cette parole sans distance critique. Un quotidien avança que « d’après plusieurs sources, l’enfant aurait servi de bélier pour briser la vitre arrière de la camionnette (…) Elle est décédée de ses blessures ». Dans un article de Sud Info, le journaliste va jusqu’à affirmer que les migrants menaçaient de lancer l’enfant sur les véhicules qui les poursuivaient, dans l’espoir de faire s’éloigner les forces de police. Dans les suites immédiates de cette première version, une seconde version parlera de « bouclier humain ». Le parquet de Mons a ainsi autorisé l’hypothèse selon laquelle Mawda aurait été utilisée comme « enfant bélier », permettant les pires accusations racistes à l’égard des migrants et relayant sans jugement sur le fond la thèse policière.

Bart De Wever lui-même a pris appui sur cette hypothèse de l’ « enfant bélier » pour déclarer qu’il fallait questionner la responsabilité des parents dans la mort de leur enfant. Lui emboitant le pas, Barbara G. Pas (membre du Vlaams Belang et députée fédérale) a de son côté déclaré : « Je suis moi-même mère de deux petites filles. Je ne mettrais jamais mes enfants dans un réfrigérateur ni les sortirais pendre à la fenêtre d’un véhicule en mouvement en les utilisant comme un bouclier ». Se plaçant en défenseurs de « notre » police contre les migrants, l’extrême-droite pousse ainsi vers le recours à une forme de « légitime défense » de la police face aux migrants « sans foi ni loi » (soyons clairs, il s’agit ici ni plus ni moins que de défendre un permis de tuer). On a parfois tendance à imputer un peu rapidement la responsabilité de la diffusion de telles fictions policières dans l’opinion publique aux seuls journalistes (et à parler un peu vite de fake news) alors que la responsabilité du parquet de Mons dans la diffusion des thèses racistes de l’ « enfant bélier » et du « bouclier humain » est ici pleine et entière.

L’autopsie qui sera réalisée dans les jours suivants sur le corps de Mawda viendra faire voler en éclat la thèse du traumatisme crânien (bien que certains policiers continuent toujours aujourd’hui à défendre la version du « bouclier humain », alors que le policier qui a tué Mawda déclare ne pas avoir su qu’il y avait des enfants dans la camionnette). Quelques jours après l’assassinat, c’est le procureur général de Mons lui-même, Ignacio de la Serna, qui dut reconnaître ce que l’on pouvait pourtant déduire de l’observation des blessures à l’œil nu. Selma Benkhelifa, avocate de la famille, lors d’une conférence que nous avions organisée à l’Université de Mons avait d’ailleurs déclaré: « J’ai vu des photos dans le dossier, c’est extrêmement pénible… Il ne faut pas être médecin pour dire que la petite a été tuée d’une balle dans la tête ». Mais le ver était déjà dans le fruit. Les appels racistes et suprématistes à la traque aux migrants misent en place par le gouvernement n’en attendaient pas autant du parquet de Mons.

Suite à l’autopsie, il devenait donc impossible de ne pas faire le lien entre le tir policier et l’impact de balle. Dans les médias, on commença alors à parler d’une « balle perdue ». Le parquet a, de son côté, évoqué un « échange de tire ». Mais comme aucune arme n’a été retrouvée dans la camionnette, le Parquet a ensuite, dans une nouvelle séquence, commencé à construire et alimenter la thèse de la camionnette utilisée comme « arme par destination ». La petite Mawda ne serait dès lors pas vraiment morte d’une balle tirée par un policier mais des suites d’une « rébellion armée » dans le chef du conducteur de la camionnette. Le conducteur présumé de la camionnette est aujourd’hui toujours inculpé, suite à la demande de Ignacio De la Sernia, en tant que « co-auteur ». Or cette thèse de la camionnette comme « arme par destination » semble un peu trop congruente avec la stratégie de défense de l’avocat du policier selon laquelle il s’agirait d’un « homicide involontaire » ayant été causé par le comportement du conducteur de la camionnette. D’une certaine façon, la thèse défendue par le parquet de Mons va même plus loin dans la disculpation de la responsabilité du policier que ne le défend son avocat, maître Kennes lui-même. Le 22/05/2018, le procureur général de Mons, Ignacio De la Serna, ira jusqu’à disculper le policier en question, se substituant au rôle de son avocat en déclarant : « le policier qui a tiré est défait et abattu, il n’a jamais voulu, ni imaginé cela ». De son côté, l’enquête fouillée réalisée par le journaliste Michel Bouffioux indique que l’événement de l’« embardée » a eut lieu pendant l’irresponsable poursuite de la camionnette et ne peut donc pas être instruit à charge du conducteur pour ce qui concerne l’incident de tir. Le collègue du policier qui a tiré sur Mawda et qui conduisait la voiture confirme lui aussi qu’il n’y a pas eu d’embardée à ce moment-là. Alors que le témoignage des parents de Mawda, premières victimes de cet assassinat, n’a jamais bénéficié d’un tel relais de la part du Parquet de Mons, des questions sérieuses de partialité et de collusion semblent plus que jamais se poser. Questions dont la réponse aura un impact certain sur la suite de la procédure judiciaire.

 

Depuis le lancement de la campagne « Justice pour Mawda », le policier qui a tué Mawda a enfin été inculpé (alors que depuis le premier jour celui-ci reconnaît les faits) ce qui ouvre la possibilité d’un procès. Nul ne sait comment terminera cette affaire d’Etat mais ce que nous a appris notre pratique d’intervention c’est que la justice comme institution n’est pas une « boite noire » dont il s’agirait d’attendre sagement les jugements. Au contraire, celle-ci s’instaure par la force politique que nous sommes capable d’exercer sur l’instruction et les dispositifs de qualification des faits afin de faire importer les éléments qui insistent pourtant. Raison pour laquelle, il nous est apparu nécessaire d’entamer une procédure contre le parquet de Mons. En mémoire de la petie Mawda, en vue de soutenir la famille et de continuer le combat pour la vérité et la justice, nous nous rendrons ce dimanche 17 mai 2020 au cimetière musulman de Evere.  

 

Comité Mawda – Justice et Vérité

 

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